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[ 5/22/2012 7:36:33 PM ]  -

Mali - Politique

Le Mali mérite cela, cher monsieur !

Lettre ouverte au Premier ministre malien, Mr. Cheik Modibo Diarra


Monsieur le Premier ministre, suite à l’agression et au passage à tabac de Dioncounda Traoré, le Président par intérim du Mali, dans son bureau présidentiel, bien sûr dans son bureau à la Présidence, le 21 mai 2012, par un groupe de manifestants hostiles à l’accord signé entre la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest et les pôles du pouvoir au Mali sur la prorogation de son mandat à la Présidence, vous vous étiez, Monsieur le Premier ministre, indigné. Vous vous étiez indigné, et votre profonde indignation s’était résumée à cette phrase, Le Mali ne mérite pas cela.

Monsieur le Premier ministre, on peut comprendre votre indignation. Votre logique indignation. Vous aviez eu honte. Vous êtes fils du Mali, de ce Mali qui s’est ainsi humilié. Et vous êtes une icône. Vous êtes une institution, connue, reconnue et respectée au-delà des frontières de votre pays. Car, selon cette anecdote qui nous donnait tous, jeunes collégiens ambitieux, la chair de poule, vous êtes le seul Africain travaillant à la Nasa, la très prestigieuse Nasa, et des fois, certaines langues nous ajoutaient, pour nous achever de vénération, que vous avez construit une fusée. Un Africain qui construit quelque chose ! Un Africain qui construit une fusée ! Et nous étions morts d’admiration pour vous, pour l’institution que vous êtes. Et c’est normal, Monsieur, que vous ayez honte de ce qui s’était dans votre pays passé ce 21 mai 2012. Même moi, qui ne suis qu’un résidant au Mali, et qui n’ai même pas le centième de votre prestige j’ai eu honte de cet acte traduisant la plus grosse barbarie. Un groupe de citoyens qui s’infiltrent dans le bureau de leur Président, un docteur en mathématiques de soixante-dix-ans, se jettent sur lui et le frappent, ça fait honte. J’ai toujours eu honte des manifestants maliens. Vous aussi, j’espère.

Monsieur le Premier ministre, Le Mali ne mérite pas cela, que vous aviez dit, les yeux sûrement embués de larmes, la tête lourde de honte. Hélas, Monsieur, sans subversion, sans cruauté, laissez-moi vous dire que le Mali, votre Mali mérite cela, le Mali mérite pire que cela. Mais pourquoi donc ! Je vous réponds, Monsieur le Premier ministre, par cette phrase de William Shakespeare dans Troilus et Cressida, Supprimez la hiérarchie, faussez seulement cette corde, et écoutez quelle dissonance !

Monsieur le Premier ministre, la dissonance qui a toujours régné dans votre pays depuis ce qu’on appelle ici par convention la démocratie, la dissonance qui a commencé à régner dans votre pays depuis 1991 date de la chute du régime de fer de Moussa Traoré, cette dissonance qui a connu l’un de ses moments de gloire le 21 mai passé dans le bureau du Président par intérim, explique le cynisme, hélas combien logique par lequel on peut affirmer que le Mali mérite cet acte de barbarie, cet acte d’animosité, cet acte honteux qui a été perpétré sur la personne du Docteur Dioncounda Traoré. Le Mali mérite pire, car il risque gros, si rien n’est fait aujourd’hui, maintenant, pour arrêter, par tous les moyens, cette dissonance.

Monsieur le Premier ministre, le Mali mérite l’acte ignoble du 21 mai parce que l’autorité de l’Etat, qui est avant tout le garant de la sécurité et de la discipline dans chaque pays normal, dans chaque pays civilisé, a été depuis longtemps supplantée par une autre autorité, celle religieuse, celle des imams et des hauts responsables musulmans. Le Mali est un pays musulman, se plaît-on à dire ici. Reste à comprendre ce que cela signifie, un pays musulman. Soit ! Le Mali est un pays musulman, mais ce ne sont pas les imams et les hauts dignitaires musulmans qui dirigent ce pays.

Le vendredi passé, Monsieur le Ministre, passant derrière une mosquée lors de la prière du vendredi, j’ai entendu un imam prêcher en bambara, prêcher donc, en exhortant un public surexcité et en ébullition de mettre le Mali au-dessus de la Cedeao, de l’Union africaine, de la France et de l’Europe, parce qu’il revient aux Maliens et à eux seuls de régler leurs problèmes. Un acte banal, quand on sait ce que pèsent ces imams dans la vie politique et administrative du Mali. Ils sont les seuls capables de mobiliser des milliers et des milliers de manifestants, pour manifester pour n’importe quelle cause. On les avait vus, en 2011, lancer des appels dans les mosquées, sans l’autorisation des autorités étatiques, demandant aux fidèles de se jeter dans les rues et manifester contre l’intervention de l’Otan en Libye. Parce que l’Otan c’est la France, c’est l’Occident. Et l’Occident c’est le christianisme. Des manifestants électriques, analphabètes, fanatiques s’étaient rués dans les rues, violentant de pauvres innocents Occidentaux ayant choisi de vivre au Mali, loin des palais de leurs pays où avait été prise la décision de l’intervention occidentale en Libye. Les délinquants et drogués, comme d’habitude, en avaient profité pour voler et piller. Personne n’avait osé commettre le péché, l’abominable péché de remettre ces fauteurs de troubles à l’ordre. Ce sont des hommes de Dieu. Et au lieu de calmer leurs fidèles, prêcher la paix et la tolérance durant les périodes de fortes tensions, ils prennent position et prêchent la violence. Au nom de Dieu. Voilà donc, Monsieur le Premier ministre, que quand vous négociiez avec la Cedeao pour une sortie de crise, les tout-puissants imams faisaient dire à leurs fidèles A bas la Cedeao !
Monsieur le Premier ministre, j’ai, le 21 mai, suivi les manifestants lors de leur trajet vers la Présidence. Ils sont en grande majorité des jeunes. Vous les connaissez très bien, ces jeunes-là. Ce sont eux qui, durant les manifestations des étudiants, stipulant qu’ils réclament leurs droits d’étudiants, cassent sur leur chemin tous les édifices publics qui leur tombent sous la main. Ils cassent des bâtiments publics et des voitures publiques, des fois même des propriétés des privés, réclamant leurs droits d’étudiants, alors que leur premier devoir d’étudiants qui est d’aller suivre les cours et d’étudier ils ne le connaissent pas. Ce sont eux qui sont prêts à semer les plus terribles zizanies sur le campus universitaire, forçant tous leurs camarades à boycotter les cours, délogeant les écoles supérieures privées, juste pour manifester contre un professeur qui a puni un étudiant. Ce sont eux qui les jeudis et les dimanches, lors des cérémonies de mariage, au nom de leurs coutumes qui exigeraient des convois pour célébrer les mariés, transforment les boulevards de Bamako en pistes d’acrobaties, montant sur les selles de leurs motos, conduisant les deux mains sur la tête, se faufilant dangereusement parmi les voitures, violant les feux tricolores, sous l’œil imperturbable et presque complice des agents de police qui ne peuvent oser les arrêter. C’est la coutume. Ce sont ces jeunes-là, Monsieur le Premier ministre, ces jeunes-là qui se plaisent à narguer l’autorité sans jamais être punis, qui s’étaient le 21 mai rués sur le Président par intérim.

Monsieur le Premier ministre, j’ai suivi, en avril passé, la vague d’arrestations auxquelles s’étaient livrés les militaires putschistes conduits par le zélé capitaine Sanogo. Des autorités de ce pays ont été arrêtés par des soldats, de simples soldats n’ayant reçu l’ordre d’aucune autorité compétente, des autorités arrêtées, maltraitées, humiliées. Le tout-puissant capitaine Sanogo, se substituant au pouvoir judiciaire, les accusait de haute trahison. Dieu seul sait le degré de trahison pour laquelle il doit être arrêté, lui qui a bloqué le Mali durant deux mois, et qui se retire se la couler douce avec ses privilèges d’ancien chef d’Etat. Vous-même aviez frôlé l’enfer. Aviez-vous posé un acte suspect contre la junte, votre supérieur hiérarchique Sanogo vous aurait arrêté pour impolitesse vis-à-vis d’un capitaine putschiste en passe de devenir un ancien chef d’Etat. Pourquoi vous indignez-vous donc, Monsieur le Premier ministre, si tout ceci a pu se passer dans votre pays, devant un groupe de manifestants tabassant le Président ?

Monsieur le Premier ministre, l’autorité du Mali a besoin d’être restaurée. Maintenant. Enfin. Pour que cette crise qui commence à inquiéter, qui commence à être trop grave, puisse trouver des approches de solutions. Il faut que vous fassiez tout, vous le pôle du pouvoir le plus respecté aujourd’hui, pour que les imams fauteurs de désordre, ces imams fanatiques va-t-en-guerre se taisent. Que ces jeunes indisciplinés capables de se jeter dans les rues à toutes les occasions soient sévèrement punis chaque fois qu’ils oseront des sorties violentes et intempestives. Que l’armée, elle surtout, à commencer par celui-là qui la dirige aujourd’hui, le capitaine Sanogo, qui reste un capitaine et ne sera un ancien chef d’Etat que sur les pages de cet accord qu’il a négocié pour sortir de la misère qui lui colle à la peau, retourne dans la caserne et pense à son premier rôle, la défense.

Le Mali actuel mérite bel et bien la barbarie du 21 mai. Ce qu’il ne mérite pas, c’est ce qui risque de se passer demain, ou après-demain, si rien n’est fait aujourd’hui pour restaurer son autorité qui a été depuis trop longtemps usurpée par la mosquée, la rue et l’armée.

David Kpelly

 

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